L’Éthiopie face à l’antibiorésistance dans un marché non régulé

L’Éthiopie face à l’antibiorésistance dans un marché non régulé

En Éthiopie, une grande partie des antibiotiques est distribuée en dehors des circuits officiels. Les hôpitaux privés, les cliniques, les pharmacies, les petites échoppes et même les vendeurs ambulants proposent ces médicaments sans contrôle strict. Cette situation favorise l’antibiorésistance, un phénomène où les bactéries deviennent résistantes aux traitements, rendant les infections plus difficiles à soigner.

Trois mécanismes expliquent cette dynamique. D’abord, l’automédication avec des antibiotiques est une habitude ancrée dans les familles. Les parents transmettent à leurs enfants l’idée que ces médicaments guérissent rapidement les fièvres ou les infections, sans nécessiter de consultation médicale. Ensuite, les vendeurs et les pharmacies privées sont incités à satisfaire leurs clients pour les fidéliser. Refuser de vendre un antibiotique sans ordonnance peut signifier perdre un client au profit d’un concurrent moins scrupuleux. Enfin, les patients choisissent souvent les points de vente privés pour éviter les longues attentes et les coûts cachés des structures publiques, comme le temps perdu sans salaire ou les frais de transport. Pour un travailleur journalier, une journée passée dans un hôpital public peut coûter plus cher que l’achat d’un antibiotique dans une boutique du coin.

Le secteur privé éthiopien représente aujourd’hui entre 33 % et 48 % des établissements de santé, avec plus de 23 000 pharmacies et échoppes privées. Ces dernières assurent entre 54 % et 67 % des transactions d’antibiotiques dans le pays. Pourtant, le personnel soignant reste insuffisant : on compte seulement 0,96 médecin et 1,2 infirmier pour 10 000 habitants, bien en dessous des normes internationales. Cette pénurie pousse les malades vers les solutions privées, souvent plus accessibles.

Les études montrent que la vente d’antibiotiques sans ordonnance est courante. Dans certaines régions, plus de 60 % des achats pour les maladies infantiles se font sans prescription. Les vendeurs ambulants, qui écoulent des médicaments à la dose ou en petites quantités, ciblent surtout les populations les plus vulnérables : travailleurs précaires, migrants ou personnes sans ressources. Même les petites épiceries, non autorisées à vendre des médicaments, en proposent parfois, comblant un vide dans l’accès aux soins.

Les raisons de cette situation vont au-delà du simple manque de régulation. Les antibiotiques sont perçus comme une solution rapide et efficace, validée par l’expérience. Les vendeurs, sous pression commerciale, privilégient la satisfaction immédiate du client plutôt que le respect des règles. Quant aux patients, ils calculent que le coût total d’une visite dans le public — temps, transport, incertitude — est souvent supérieur à celui d’un achat en privé, même plus cher.

Pour lutter contre ce phénomène, une approche globale est nécessaire. Plutôt que de se contenter de sanctions, il faut impliquer tous les acteurs du secteur privé. Une certification progressive des établissements, adaptée à leur taille et à leur type, pourrait encourager les bonnes pratiques. Des outils simples, comme des affiches expliquant quand prescrire ou non des antibiotiques, aident les vendeurs à justifier leurs refus. Les grossistes et distributeurs peuvent aussi jouer un rôle en signalant les commandes suspectes, limitant ainsi l’approvisionnement des circuits informels.

La technologie offre également des solutions. Des services de conseil par SMS ou via des applications mobiles permettent aux vendeurs d’obtenir des avis médicaux rapides. Enfin, des inspections surprises, menées de manière constructive plutôt que punitive, aident à évaluer les pratiques réelles et à proposer des formations ciblées.

Sans action dans ce secteur non régulé, les efforts pour limiter l’antibiorésistance en Éthiopie resteront vains. Les patients qui se voient refuser un antibiotique dans un hôpital public peuvent facilement en trouver ailleurs. Il est donc essentiel de transformer les incitations et les comportements dans l’ensemble du marché, plutôt que de se contenter de le réprimer.


Références du site

Référence scientifique

DOI : https://doi.org/10.1038/s41467-026-74671-z

Titre : Stewardship without walls: taming the unregulated antibiotic economy to contain antimicrobial resistance in Ethiopia

Revue : Nature Communications

Éditeur : Springer Science and Business Media LLC

Auteurs : Balew Arega; Asnake Agunie

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